Incarnation (Vie quotidienne)

Introduction

Les dossiers de la série Le citoyen du Québec ont tous la même structure :IntroductionPrincipe, Renseignements pratiques, Illustrations, Enjeux, Jalons, Vigilance, Sources.

Principe : nous explicitons d’abord le principe.

Renseignements pratiques : il s’agit d’un court guide sur les services correspondant aux aspects de la vie publique : santé…

Illustrations : Personnes, événements, lieux, œuvres illustrant le principe.

Enjeux : le contexte parfois difficile auquel un principe s’applique.

Jalons : étapes, actions significatives marquant le progrès dans le respect d’un principe.

Vigilance :  esprit critique à l'endroit des scandales et autres événements troublants qui détournent la société du principe en cause.

Sources : Livres, Revues, Sites, Articles, Vidéos, Audios

Principe

Si l'incarnation doit demeurer une valeur importante aujourd'hui c'est aussi parce que le principal danger en ce moment c'est le formalisme, et non le matérialisme. La matière est tangible et on y fait toujours pénétrer un peu d'esprit même quand on s'y embourbe. Mais ce n'est pas la matière qui prend de plus en plus de place dans nos vies, ce sont les chiffres et toutes les autres abstractions qu'on peut associer à la montée du formalisme, lequel peut être défini comme le signe coupé du signifié. La machine, l'ordinateur en particulier, est le produit parfait du formalisme. L'ordinateur est un esprit désincarné qui règne sur une matière désanimée, métallique...ce qui hélas ne l'empêche pas d'exercer un attrait étrange et puissant sur les humains, dont quelques-uns, les transhumanistes par exemple, ont pour idéal de lui ressembler. Quant à la majorité, elle n'offre guère de résistance à l'idéal de l'homme augmenté, augmenté de prothèses électroniques et d'hormones, au point de s'assimiler de plus en plus à la machine.

L'incarnation c'est la présence de l'esprit dans la matière, dans le marbre d'une sculpture, dans les couleurs d'un tableau, dans le corps de l'être humain. Selon la foi chrétienne, Dieu lui-même s'est incarné dans un être humain. Il y a une analogie entre toutes ces formes d'incarnation. Et dans chacune, la plénitude est atteinte lorsque l'esprit règne sur la matière ou la sur chair au point de l'imprégner jusque dans ses ultimes replis. L'incarnation devient alors unité, unité de l'esprit et du marbre dans la sculpture, union intime de l'âme et du corps dans l'être humain. Victor Hugo a réuni la sculpture et la femme dans une même évocation de l'incarnation:

[...]

Déesse, vous avez des dieux

La transparence.

 [...]

Vous rayonnez sous la beauté;

C'est votre voile,

Vous êtes un marbre, habité

Par une étoile.

Enjeux

Le Québec a été formé par la religion du Dieu incarné, il a en outre été imprégné, jusqu'au début de la révolution tranquille tout au moins, de la philosophie de saint Thomas et d'Aristote, laquelle, par opposition à celle de Descartes par exemple, est caractérisée par l'union substantielle de l'âme et du corps et par le rôle positif des sens dans la connaissance. On est donc tenté de croire que, pour ces diverses raisons, l'incarnation est l'une des valeurs les plus chères aux Québécois. Peut-être est-ce vrai. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, ils placent la famille au sommet de leur hiérarchie.

Au début de la révolution tranquille, on reprochait pourtant à l'Église et à l'enseignement thomiste d'avoir désincarné le Québec. Un article du psychanalyste André Lussier sur l'intellectualisme souleva ce problème avec éclat. À la même époque, il y eut un engouement au Québec pour des philosophies de l'incarnation comme celle d'Emmanuel Mounier, de Gabriel Marcel et de Gustave Thibon.

La révolution dans les mœurs amoureuses qui s'ensuivit n'est sûrement pas étrangère au souci de l'incarnation à ce moment. Les pistes ont toutefois vite commencé à se brouiller. Pour ceux qui substituèrent un matérialisme de type freudien à la conception chrétienne de l'homme, quel sens pouvait avoir l'incarnation telle que nous l'avons définie ? Dans bien des cas, l'idéal d'incarnation prit la forme du défoulement.

Où les Québécois en sont-ils précisément aujourd'hui? L'intérêt pour la nourriture est une autre manifestation importante du souci de l'incarnation. Un repas beau et bon est un bel exemple de pénétration de l'esprit dans la matière. À la lumière de ce critère, le désir d'incarnation n'est-il pas très vivant au Québec en ce moment?

Par contre l'hypersexualisation des adolescentes et des fillettes est un signe inquiétant de désincarnation. La beauté n'est pas un voile dans ce cas comme l'évoquait Hugo; elle est un stimulus et le marbre n'est pas habité par une étoile, il s'exhibe lui-même comme s'il était l'étoile. Ou, si l'on préfère un autre type d'analyse: le corps de la femme est instrumentalisé et l'érotisme est réduit à la sexualité.

La vogue de la chirurgie esthétique dans ce contexte a la même signification. Dans la perspective de l'incarnation, le corps est le signe et l'âme et l'âme est le sens du corps. La chirurgie esthétique brise cette unité. Le corps n'est plus le signe de l'âme, il est le reflet figé de la conception que le chirurgien a de la beauté. L'identité, inséparable de l'incarnation, est aussi atteinte.

C'est là parfois un mal qu'on peut juger nécessaire. C'est une chose, pour une comédienne par exemple, après avoir laissé à la vie le soin de façonner son visage, de remplacer ce visage par un masque permanent qui lui permettra de poursuivre sa carrière. C'en est une autre pour une adolescente de commencer à porter un tel masque avant d'avoir eu son propre visage proche des comportements acquis au cours de l’évolution.

Vigilance

La fécondation in vitro et les pratiques eugéniques qu'elle rend possible,  telle la destruction des embryons non désirables est au coeur du processus actuel de désincaration:. Dans ce domaine, la main de chair s'éloigne de plus en plus de la main charnelle. La reproduction, l'acte le plus charnel qui doit désormais s'intégrer dans un paysage métallique, ce que nous montre le peintre Marius Dubois dans un tableau récent.