Transcendance (Religion)

 

Introduction

Les dossiers de la série Le citoyen du Québec ont tous la même structure :Introduction, Principe, Renseignements pratiques, Illustrations, Enjeux, Jalons, Vigilance, Sources.

Principe : nous explicitons d’abord le principe.

Renseignements pratiques : il s’agit d’un court guide sur les services correspondant aux aspects de la vie publique : santé…

Illustrations : Personnes, événements, lieux, œuvres illustrant le principe.

Enjeux : le contexte parfois difficile auquel un principe s’applique

Jalons : étapes, actions significatives marquant le progrès dans le respect d’un principe.

Vigilance :  esprit critique à scandales et autres événements troublants qui détournent la société du principe en cause

Principe (ébauche)

La science a rendu inutile un certain dieu puissant. Nous n’avons plus à demander à ce dieu de faire tomber la pluie. Notre science nous fournit des moyens plus efficaces pour irriguer la terre. Dieu est mort, pour ceux qui l’identifiaient à cette puissance, faussement divine puisqu’elle était à la portée de l’homme. D’autres pensent que Dieu s’est élevé encore un peu plus au-dessus de l’homme, que sa transcendance s’est accrue. Pour d’autres encore, Il est devenu faible et pur, se rapprochant ainsi de l’homme, sans rien perdre de sa transcendance.

Nos rapports avec Dieu se sont inversés en même temps que nos rapports avec la vie, devenue elle aussi une chose fragile entre nos mains. Nous étions les enfants du Dieu puissant. Le Dieu pur et faible – qui abandonne le monde à ses propres lois – est notre enfant.

Cette transcendance nous fournit des critères par où juger des religions et des sectes qui nous sont proposées. Nous avons le choix entre le Dieu désarmé et le dieu des armées. Toute religion et tout mouvement à l’intérieur d’une religion qui accorde une grande place au dieu des armées doivent nous inspirer la plus grande réserve.

Si nous devons nous éloigner de la fausse puissance de Dieu, nous devons aussi nous garder de diviniser la puissance de l’homme et par suite prendre nos distances avec les sectes comme celle de la scientologie et avec les mouvements millénaristes que l’on reconnaît à ce qu’ils promettent, de façon plus ou moins déguisée, le paradis sur terre au moyen de la science doublée de la technique.

Enjeux

C’est en vertu de leur orientation vers la transcendance que les grandes religions peuvent dialoguer entre elles. Plus on se limite aux particularités de chacune, plus le dialogue devient difficile.

Ces particularités ne sont pas négligeables pour autant. Elles font partie de l’identité de chaque religion et c’est à travers elles, soutenues par elles, qu’on s’élève vers le transcendant. Si bien qu’on risque d’éloigner les gens du transcendant en faisant reposer l’enseignement religieux d’une nation sur le principe d’une importance égale accordée à chaque grande religion. Dans une telle perspective, on en est fatalement réduit à ne présenter que des aperçus abstraits, schématiques, des grandes religions et à laisser tomber leur enseignement et leurs racines dans une histoire comme un lest inutile.

Cela n’a de sens que si l’on considère les religions comme de simples vestiges du passé ne méritant pas plus d’intérêt que tout autre fait historique. Mais alors il faut se préparer à vivre dans un monde où la raison technicienne imposera son uniformité. Il faut aussi renoncer à cette diversité culturelle dont les Nations Unies et la plupart des pays du monde ont reconnu la nécessité. Non seulement les religions sont-elles indissociables des cultures, mais encore on peut les considérer comme leur principe organisateur.

Il ne faut donc pas exclure la religion de la culture dans laquelle chacun a besoin de s’enraciner. Cet enracinement est l’une des conditions du dialogue entre les cultures et par suite du dialogue entre les religions. Ce n’est pas en banalisant le rôle du Christ dans l’histoire de sa propre culture qu’on peut le mieux comprendre Mahomet ou le Bouddha, c’est au contraire, en le situant à sa juste place, qui est centrale.

La recherche des invariants, des principes, qui demeurent les mêmes dans le temps et l’espace, est une chose souhaitable. La photosynthèse est une belle image de ces invariants. Depuis que les forêts existent, elles produisent partout les mêmes effets selon les mêmes lois ; cela n’empêche pas la forêt boréale d’être peuplée de conifères, la forêt des zones tempérées d’être peuplée de feuillus comme le chêne et l’érable et la forêt tropicale de faire une large place aux lianes. Il va de soi que c’est l’étude spécifique des arbres de chaque région qui conduira naturellement à la connaissance de la photosynthèse. De la même manière c’est à travers la grande tradition religieuse à laquelle on appartient qu’on peut le mieux s’élever jusqu’aux invariants. Pour pouvoir, dans ce qui était plus qu’une simple boutade, qualifier les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle de « cinquième évangile », il fallait que Nietzsche connaisse les quatre évangiles de la tradition chrétienne.

Quelle voie suivre en pratique pour éviter, tantôt les heurts entre fidèles de diverses religions, tantôt les heurts entre croyants et laïcs ? Nous pourrions adopter la définition de la laïcité d’un gouvernant sage qui a su éviter à son pays les conflits qui paraissaient inéluctables, Léopold Sédar Senghor : «Expliquant ce qu'il entend par laïcité inscrite dans la Constitution sénégalaise, Senghor disait au khalife général des mourides, " la laïcité pour nous, n'est ni l'athéisme ni la propagande anti religieuse... La religion est un aspect essentiel de la culture. Elle représente l'effort le plus noble pour lier l'homme à l'univers dans un double effort de socialisation et de totalisation ", a dit Abdou Diouf. »

Selon cette définition de Senghor, un état peut être laïque et autoriser l’enseignement religieux dans les écoles. Il convient dès lors de trouver les accommodements pour que la volonté des parents soit le plus possible respectée. On comprendra qu’un état laïque, quelle que soit la définition donnée au mot laïcité, doive s’abstenir de définir le contenu de l’enseignement religieux que recevront les enfants de la nation. Ou bien il interdit cet enseignement, ou bien il en laisse la responsabilité aux Églises et aux familles.

 

Sources

Articles

Michel Despland, La Religion en Occident, Grandes ou petites vérités, Revue Critère, Automne 1981, numéro 32, p.9

Août 2013. Je redécouvre ce texte, qui fut d'abord une conférence, mais une conférence écrite, plus de trente ans après sa publication. J'ai  le sentiment de retrouver un classique, un écrit savant et pourtant marqué par la plus haute inspiration, celle d'un homme pour qui la vérité, même quand elle l'oblige à renoncer aux illusions constitutives de son histoire, personnelle et collective, est toujours bonne à dire. «Lucidement maintenue, écrit-il,  la mémoire comporte des "souvenirs dangereux", c'est-à-dire une sympathie pour ceux qui hier ou avant-hier passèrent par des épreuves, un sens donc de la solidarité avec les morts, les vaincus et les désespérés. Le souvenir de la souffrance des hommes d'autrefois nous libère du souvenir de nos seules souffrances à nous, souvenir que chaque vainqueur en puissance qui existe en nous cultive avec dilection.» JD

Commentaires

 

J’ai lu les notes préliminaires de tous les fascicules qui sont actuellement proposées dans le « Citoyen québécois ». L’argumentaire précise que « Les principes […] sont universels. » Celui de la « Transcendance », est le seul, à mon avis, dont la formulation actuelle ne répond pas à ce critère. On ne peut demander à tous les citoyens du Québec de reconnaitre le principe de la transcendance tel que formulé dans les notes préliminaires.

Puisque les « principes » sont orientés vers la production d’un « texte fondateur », il me semble important que tous les citoyens québécois puissent s’y retrouver. Je n’exclus pas l’idée de conserver ce « principe », mais la façon de le traiter pourrait souligner son caractère particulier. Une meilleure piste, à mon avis, serait d’intégrer cette dimension de la vie dans un « principe » plus large? Par exemple « Diversité » ou « Tolérance ». Et « croyances » au lieu de « religion » comme aspect de la vie publique. L’athée reconnait (ou devrait reconnaitre) que sa position relève de la croyance.

Comme la vision de Homo Vivens est ouvertement axée sur la transcendance, il y a un risque qu’à l’insu d’un auteur, certains propos aient implicitement pour effet de discriminer entre « citoyens croyants » et « citoyens non croyants ». Je sais que ce n’est pas voulu; on souligne bien, dans les notes du fascicule l’intention de ne pas discriminer : « Quelle voie suivre en pratique pour éviter, tantôt les heurts entre fidèles de diverses religions, tantôt les heurts entre croyants et laïcs? »  (Je note au passage que « laïcs » ne s’oppose pas à « croyants).

Il me semble facile d’éviter la discrimination tout en donnant un sens acceptable au principe de la transcendance. Par exemple on pourrait souligner que « pour les citoyens croyants, encore en majorité au Québec, le principe de la transcendance apporte une vision qui accentue l’application de tous les autres principes ». On reconnaitrait ainsi que ce principe n’est pas imposé aux non-croyants.  Il reste que c’est un principe qu’on ne peut présenter comme universel.

J’ai donc entrepris la lecture de ces notes préliminaires sur la transcendance en étant à l’affut de généralisations qui concernent uniquement les citoyens croyants. Je propose des alternatives. J’ajoute aussi quelques autres commentaires non reliés à cette préoccupation. Je reprends en italique les parties du texte que je commente :

Principe (ébauche)
La science a rendu inutile un certain dieu puissant.

Pour éviter de donner à la science un pouvoir d’ingérence, je suggère une formulation plus explicite : « Les développements de la science nous invitent à abandonner l’idée d’un certain dieu puissant ».

Nos rapports avec Dieu se sont inversés en même temps que nos rapports avec la vie, devenue elle aussi une chose fragile entre nos mains.

Suggestion : « Les rapports des croyants avec Dieu sont inversés en même temps que leurs rapports avec la vie, devenue elle aussi une chose fragile ente leurs mains. »

Nous étions les enfants du Dieu puissant. Le Dieu pur et faible – qui abandonne le monde à ses propres lois – est notre enfant.

N’est-ce pas la porte ouverte à l’idée que c’est l’homme qui crée Dieu et non l’inverse?

Toute religion et tout mouvement à l’intérieur d’une religion qui accorde une grande place au dieu des armées doivent nous inspirer la plus grande réserve.

Tout en présumant que le lecteur sera d’accord avec cet énoncé, il serait pertinent de souligner le critère qui justifie la norme  (« doivent ») ainsi que le choix proposé.

Si nous devons nous éloigner de la fausse puissance de Dieu, nous devons aussi nous garder de diviniser la puissance de l’homme

Suggestion : « Si le croyant doit s’éloigner de …, tous doivent se garder… »

prendre nos distances avec les sectes comme celle de la scientologie et avec les mouvements millénaristes

Il serait peut-être utile de préciser pourquoi il faut prendre cette distance?

C’est en vertu de leur orientation vers la transcendance que les grandes religions peuvent dialoguer entre elles.

Je trouve ici un argument intéressant en faveur du principe de la transcendance.

Mais alors il faut se préparer à vivre dans un monde où la raison technicienne imposera son uniformité.

Sans explications, il me semble être en présence ici d’une affirmation gratuite. Non sequitur, diraient mes anciens professeurs de philo.

Nous pourrions adopter la définition de la laïcité d’un gouvernant sage qui a su éviter à son pays les conflits qui paraissaient inéluctables, Léopold Sédar Senghor :

J’aime bien cette définition qui évite toute discrimination.

Selon cette définition de Senghor, un état peut être laïque et autoriser l’enseignement religieux dans les écoles.

Une formulation qui conviendrait parfaitement si le principe était « Diversité » ou  « Tolérance ». Mais il y aura certainement matière à débat.

 

Ma première lecture me réjouit et m'éclaire. Je me limite pour le moment à un point qui tu as souligné:

«C’est en vertu de leur orientation vers la transcendance que les grandes religions peuvent dialoguer entre elles.

Je trouve ici un argument intéressant en faveur du principe de la transcendance.»

Quand j'aborde cette question, j'ai toujours à l'esprit le bel article La civilisation occitanienne, où Simone Weil évoque l'esprit dans lequel à Toulouse au XIIème siècle, Catholiques, Juifs et Cathares pouvaient dialoguer entre eux:par le sommet. Je vois mal la scientologie dans ce dialogue.

Il n'est toutefois pas nécessaire que ce sommet coïncide avec  la transcendance tel que nous l'entendons, par opposition à immancence.

Peut-être pourrions-nous faire ici une concession à l'usage américain du mot transcendance. Plusieurs auteurs américains que je lis depuis quelques années appellent transcendante toute réalité d'un niveau supérieur à un autre. Comme dans cette phrase tirée d'un livre intitulé: Transhumanism and Transcendence.

«Transhumanism is the contemporary movement that advocates the
use of technologies—biotechnology or information technology—
to transcend what it means to be human.»
 
Je t'envoie une copie de ce livre par courrier électronique, en fichier attaché 
 
Tu pourras, bientôt, cet après-midi sans doute, publier ton commentaire sur l'autonomie.

Ma première lecture me réjouit et m'éclaire. Je me limite pour le moment à un point qui tu as souligné:

«C’est en vertu de leur orientation vers la transcendance que les grandes religions peuvent dialoguer entre elles.

Je trouve ici un argument intéressant en faveur du principe de la transcendance.»

Quand j'aborde cette question, j'ai toujours à l'esprit le bel article La civilisation occitanienne, où Simone Weil évoque l'esprit dans lequel à Toulouse au XIIème siècle, Catholiques, Juifs et Cathares pouvaient dialoguer entre eux:par le sommet. Je vois mal la scientologie dans ce dialogue.

Il n'est toutefois pas nécessaire que ce sommet coïncide avec  la transcendance tel que nous l'entendons, par opposition à immancence.

Peut-être pourrions-nous faire ici une concession à l'usage américain du mot transcendance. Plusieurs auteurs américains que je lis depuis quelques années appellent transcendante toute réalité d'un niveau supérieur à un autre. Comme dans cette phrase tirée d'un livre intitulé: Transhumanism and Transcendence.

«Transhumanism is the contemporary movement that advocates the
use of technologies—biotechnology or information technology—
to transcend what it means to be human.»
 
Je t'envoie une copie de ce livre par courrier électronique, en fichier attaché 
 
Tu pourras, bientôt, cet après-midi sans doute, publier ton commentaire sur l'autonomie.

 

Merci, Jacques, pour le livre que je lirai avec intérêt.

Pour l’emploi du mot « transcendance », il me semble que le contexte dicte l’emploi qu’on en fait.

Le mot est souvent utilisé pour souligner une «réalité supérieure à une autre ». J’ai moi-même utilisé le terme autotranscendance pour souligner une motivation qui s’ouvre sur le monde et autrui.

Je pense que dans le contexte de nos discussions, il faut cependant être très clair sur la position que l’on tient au sujet du dualisme que l’on adopte ou que l’on rejette. Un des sujets difficiles est précisément de décider si l’on doit ou non mettre fin à la thèse de l’homme exceptionnel que Jean-Marie Schaeffer conteste à ma satisfaction (2007, La fin de l’exception humaine, Paris : Gallimard).

Un dossier sur la transcendance ne peut se permettre la confusion à ce sujet. Et je crains que l’usage américain, dans notre contexte, soit de nature à occulter cette question. Sans doute que « le sommet » dont tu parles peut être différent de la transcendance que nous opposons à « immanence », mais on ne peut laisser ce sommet se perdre dans les nuages si on veut dialoguer de façon cohérente.