Perfection (Travail)

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Introduction

Les dossiers de la série Le citoyen du Québec ont tous la même structure :IntroductionPrincipe, Renseignements pratiques, Illustrations, Enjeux, Jalons, Vigilance, Sources.

Principe : nous explicitons d’abord le principe.

Renseignements pratiques : il s’agit d’un court guide sur les services correspondant aux aspects de la vie publique : santé…

Illustrations : Personnes, événements, lieux, œuvres illustrant le principe.

Enjeux : le contexte parfois difficile auquel un principe s’applique.

Jalons : étapes, actions significatives marquant le progrès dans le respect d’un principe.

Vigilance :  esprit critique à l'endroit des scandales et autres événements troublants qui détournent la société du principe en cause.

Sources : Livres, Revues, Sites, Articles, Vidéos, Audios.

 

PRINCIPE

Le mot perfection a été galvaudé comme le mot excellence et pour les mêmes raisons, mais l'amour du travail bien fait existe toujours et même si, sur le plan personnel, les gens recherchent le bonheur plutôt que la perfection, rares sont ceux qui séparent le bonheur de la perfection dans le faire: le travail bien fait, et dans l'être: la sagesse, l'idéal étant de se faire soi-même en faisant des choses.

Faire et se faire correspondent aux deux premiers niveaux de l’action que distingue Aristote: poiein  et prattein

Le verbe poiein précise le philosophe français Maurice Blondel, «s'applique à toutes sortes d'opérations, depuis celles qui modèlent de la glaise jusqu'aux réalisations les plus hautes de l’artiste ou du poète. Mettre les mains à la pâte, sculpter une Minerve, incarner la pure poésie dans la précieuse matière des mots évocateurs et des sons cadencés, c'est toujours exercer ce métier de fabrication idéaliste qui a fait définir l'homme: homo Faber. Le premier jeu de l'enfant, c'est de manier les choses pour construire l'appui ou l'appartement de ses rêves. Et, à partir des outils les plus rudimentaires du langage et de l'industrie jusqu'aux créations les plus libres du génie, partout se retrouve une matière animée, transfigurée, sublimée par l'ouvrier humain, dominé qu'il est par le besoin de refaire le monde à son service et de réaliser un ordre répondant mieux à ses aspirations.»1

Dans tout poiein  , on trouve à des degrés divers, une volonté de se faire, un prattein : «agir en ce sens s’applique moins aux actions transitives qu’à l’œuvre intime de notre propre genèse, comme si par nos actions, nous avions, selon la parole d’un ancien, à nous façonner d’abord nous-même, à constituer notre personnalité, à sculpter visiblement ou invisiblement notre beauté ou notre laideur, à devenir ce vivant poema pulchritudinis et virtutis dont parle Cicéron. Donc à la différence de l’industrie qui fabrique des objets, l’action immanente à l’homme informe le sujet lui-même, sans doute par des concours et des retouches multiples, miris et occultis modis, mais enfin, selon une norme intimement présente qui soutient et juge l’effort continu de l’être raisonnable et volontaire.»2

Après la famille, c'est l'estime de soi que les Québécois placent au sommet de leur échelle de valeur. Se faire soi-même en faisant bien les choses qu'on fait, n'est-ce pas la meilleure façon de parvenir à une estime de soi stable et durable parce qu'elle n'est pas fondée sur les humeurs, changeantes par définition, ou sur le regard approbateur des autres, dont on est jamais assuré ?

Illustrations

Le travail bien fait selon Charles Péguy

«Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c'est le propre d'un honneur. Il fallait qu'un bâton de chaise fût bien fait. C'était entendu. C'était un primat. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron. Il fallait qu'il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait. C'est le principe même des cathédrales. »[i]

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La perfection pour un opérateur de machine d'aujourd'hui

« Chez les artisans, on entre dans le métier un peu comme on entre en religion. presque par vocation. Alors que le fait de devenir opérateur est arrivé, dans la plupart des cas, de façon purement accidentelle. Rares sont ceux qui ont choisi volontairement de devenir opérateurs, c'est plutôt le métier qui les a choisis. Ce choix s'est présenté à eux d’une manière très prosaïque. Durant leurs premières années sur le marché du travail, ils étaient des ouvriers non spécialisés et peu scolarisés, errant de «shop en shop». Puis, un beau jour, ils ont atterri dans une usine où le métier se pratiquait, Ils se sont intéressés aux machines et des opérateurs ont remarqué cet intérêt. Après avoir passé une période satisfaisante à travailler comme auxiliaires, ils furent jugés aptes à assumer éventuellement les responsabilités dévolues aux opérateurs. L'administration leur a offert de devenir apprentis et ils ont accepté. pour le meilleur et pour le pire. On ne peut expliquer cet intérêt par des éléments d'une ambiance particulière de travail du type «pensée positive» ni par un mode de gestion spécial du genre «participatif» ou «qualité totale». D’ailleurs, ces formes de gestion réussissent rarement être à l'origine d'un tel amour du métier et de la machine. qui tient beaucoup plus à la personnalité même des opérateurs et à certains traits de caractère communs.

Le savoir est sans conteste la notion centrale autour de laquelle s'échafaude et s’articule l'univers des opérateurs. Les connaissances qui concernent la machine et s’appuient sur elle recouvrent deux réalités bien différentes, La première est centrée sur la matérialité de la machine, la deuxième sur son pouvoir d'évocation. Ce savoir ne se confond nullement avec l'ensemble des connaissances mécaniques nécessaires au fonctionnement de la machine, même s'il l'implique nécessairement. Il se situe au-delà de cette connaissance indispensable, mais par trop primaire. Il renvoie à une prise de conscience de la personnalité et de l'individualité de chacune des machines, comme peuvent en avoir les instruments de musique, les violons par exemple. Deux machines appartenant au même modèle auront des qualités, des défauts et des comportements qui diffèrent de l’une à l’autre. Les opérateurs ont développé une capacité à «sentir» la spécificité de chacune, à la comprendre et à travailler de connivence avec elle. Beaucoup d’expressions employées par ces ouvriers laissent pressentir, sans toutefois l'expliciter, que le savoir réel se situe au niveau des sensations. Lorsqu’ils parlent entre eux de la pratique du métier, ils vont dire qu`«un bon opérateur doit sentir sa machine». Dans leur tête, ce sentir est très précis, c'est celui d'appréhender une autre personne sans la parole, celui des rapports amoureux où tout passe par le non-verba|. La phrase: «Quand tu la connais. elle vient toute seule», exprime très précisément, par l'explicite référence au charnel, le type de communion qu'il faut atteindre. En contrepartie, ils disent d'un mauvais opérateur qu’«il doit faire l`amour comme un pied», exprimant ainsi son incapacité à sentir, à établir une complicité avec l’autre. Comme dans les relations amoureuses, nous sommes ici dans le domaine des perceptions sensuelles, où tous les sens sont mis à contribution et où l’on retrouve de la sensualité dans l'action. Ce savoir fait partie d'un non-dit et il ne viendrait à l’idée de personne d'en discuter. […]

En plus du savoir et du contrôle, et à travers eux, l'opérateur trouve dans la pratique de son métier une valorisation de soi qu'il n'a jamais trouvée ni ressentie ailleurs. Cette valorisation vient du savoir et du contrôle qu'il a acquis. […] Distincts l'un de l'autre, la fierté et le plaisir sont néanmoins les fruits d'une même pratique et, par là, indissociables. Il y a la fierté et le plaisir de faire, d'œuvrer et de réussir; de découvrir, de savoir et de posséder, avec un petit groupe, ce savoir; d'être en contrôle; d'être quelqu'un; de relever un défi avec succès.[... ]

Par la qualité de sa facture, le travail transforme un banal objet du quotidien en un objet autant agréable esthétiquement qu'utile et fonctionnel. Dans ce sens, le travail devient la réalisation de soi et affirmation de son humanité, transformation de l'aliénation en volonté d'être.»[ii]




[i]           L'Argent. Oeuvres en prose de Charles Péguy, 1909-1914, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1957, p.1050

[ii]          Richard Lavigueur, ex-opérateur, anthropologue et consultant, Métier et Management, L'Agora, 1998, p.16.