Mesure (Ressources naturelles)

Introduction

Les dossiers de la série Le citoyen du Québec ont tous la même structure :IntroductionPrincipe, Renseignements pratiques, Illustrations, Enjeux, Jalons, Vigilance, Sources.

Principe : nous explicitons d’abord le principe.

Renseignements pratiques : il s’agit d’un court guide sur les services correspondant aux aspects de la vie publique : santé…

Illustrations : Personnes, événements, lieux, œuvres illustrant le principe.

Enjeux : le contexte parfois difficile auquel un principe s’applique

Jalons : étapes, actions significatives marquant le progrès dans le respect d’un principe.

Vigilance :  esprit critique à l'endroit des scandales et autres événements troublants qui détournent la société du principe en cause

Sources : Livres, Revues, Sites, Articles, Vidéos, Audios

ENJEUX

Mesure, sens de la mesure: respect de la limite! On peut voir dans la limite soit un obstacle à la satisfaction d'un désir, soit une condition de la beauté. Forme, contour, achèvement sont des synonymes de limite et nous aident à comprendre pourquoi limite est synonyme de beauté. Les anciens Grecs avaient une préférence si marquée pour cette conception de la limite qu'ils le transposaient sur le plan moral et identifiaient le mal à l'illimité, à la démesure. Cette démesure imprègne à ce point la civilisation technicienne qu'elle nous est congénitale et que c'est seulement au prix d'une conversion intérieure que nous pouvons revenir à la conception grecque de la mesure.

«La vérité aime ses limites : c'est là qu'elle rencontre le beau.»[i]
Rabindranath Tagore
«Le vrai exige une limite et la demande à la beauté.»[ii]
Michel Serres

Pour bien saisir la nature et l'importance de la mesure, il faut comprendre la démesure et les formes qu'elle prend aujourd'hui. Elle est partout autour de nous et en nous: démesure de l'athlète qui met l'intégrité de son corps en péril pour abattre un record ; démesure de l'industriel de l'agriculture qui provoque l'érosion et la mort lente de l'humus pour accroître temporairement sa production ; démesure de l'automobiliste dont le véhicule dépense dix fois plus d'énergie que ne le requiert l'usage qu'il en fait, etc. Toujours plus, toujours plus vite! C'est la démesure de signe PLUS. Mais il y aussi une démesure de signe MOINS. Toujours moins de contraintes, de responsabilités, d'obligations. Et toujours, quel qu'en soit le signe, la démesure balaie les obstacles qu'elle rencontre.

Est-ce là un trait de la nature humaine ? Hors de l'homme, la mesure semble être la règle. L'expansion d'une plante est limitée par la nature du sol, par d'autres plantes, par des insectes, des mammifères. Les animaux les plus évolués, y compris les oiseaux, ont un territoire, des rites et des rythmes qui sont aussi des limites. «L'oiseau le plus libre a pour cage un climat» (Hugo). Mais voici une exception intéressante. Donnez libre accès aux réserves d'avoine à des chevaux, ils en mangeront jusqu'à en mourir. Seul saura se limiter à ses besoins, tel petit cheval ressemblant à un poney ou un âne, probablement parce qu'il est plus près de l'ancêtre sauvage de son espèce. L'homme serait-il un animal dégénéré ? Serait-ce la cause de sa démesure ? Au XXe siècle, une grande école philosophique allemande, celle de Theodor Lessing, a adopté cette thèse.

La démesure inquiétait les philosophes grecs pour une autre raison. Ils l'identifiaient au mal sous le nom d'hybris. Ils comparaient le désir à un tonneau sans fond, ce qui les amenait à assimiler la vie humaine au châtiment imposé aux Danaïdes. Pour avoir trompé leur mari, ces jeunes femmes furent condamnées à verser de l'eau éternellement dans un tonneau sans fond. L'historien Thucydide, après avoir observé et analysé de nombreuses guerres, écrivait: «Nous croyons, par tradition au sujet des dieux, et nous voyons par expérience au sujet des hommes que toujours, par une nécessité de nature, tout être exerce tout le pouvoir dont il dispose.»

Ce qui, jusqu'à ce jour, a permis aux humains de survivre à cette loi, ce fut, plus que leur sagesse, la limite des moyens techniques dont ils disposaient. La science et la technique ont aboli cette limite. L'appétit illimité de pouvoir disposait enfin de moyens eux-mêmes perfectibles à l'infini. Les ressources de la planète sont hélas limitées. Les crises que nous traversons en ce moment: changement climatique, crise financière, pic pétrolier, sont des crises de la limite. C'est un ouvrage intitulé Limits to growth qui lança le débat de fond, il y a trente-cinq ans. Aujourd'hui, un nombre croissant d'auteurs ne voient de remèdes aux maux du temps présent que dans la décroissance.

Chaque fois que le souci de l'équilibre l'emporte, c'est qu'une limite a été imposée à un désir humain. Si, par exemple, chaque Occidental réduisait sa consommation de viande, l'énergie et les ressources finiraient par être mieux réparties sur la planète et par la suite les arbres seraient préservés dans les pays pauvres et désertiques.

Le plus souvent, toutefois, on n'aime pas la limite pour elle-même, on s'y résigne, on l'accepte à regret parce qu'elle est le seul moyen d'atteindre une certaine fin. Ce n'est pas dans l'enthousiasme que les Occidentaux ont décidé de renoncer à l'avion supersonique Concorde, mais parce que la hausse du prix du pétrole avait changé les règles du jeu.

Il faut rendre la limite aimable, en faire une source d'inspiration, un objet d'attachement. À la raison instrumentale, emportée par la démesure, il faut substituer cette raison respectueuse de la limite dont les Grecs avaient eu l'intuition:

«Or la raison est conçue, conformément à un thème ontologique fondamental de la pensée grecque, comme puissance essentielle de limitation, comme détermination à l'intérieur d'un trait qui fixe les contours, qui arrête le tracé au-delà duquel commencent excès et démesure, eux-mêmes condamnés simplement parce qu'avec eux s'instaure le règne du n'importe quoi. Être, c'est être quelque chose, et si l'indéfini est, dès l'aube de l'hellénisme, exorcisé, s'il est signe de déraison, c'est parce qu'il est en même temps non-être, ou moindre être. Définissant la rationalité comme puissance de limitation, il faut voir que cette limitation ne doit pas être comprise au négatif, c'est-à-dire comme ce qui, en bornant, ferme, mais au contraire, comme l'a marqué Heidegger dans Le principe de raison, comme ce qui, en cernant l'être, le constitue et le fait éclater au-dehors, saisissable au regard, tout comme la statue surgit du bloc quand le ciseau lui a conféré contour. La raison, pensant le besoin dans la société civile, lui donne son être de besoin humain, c'est-à-dire à la fois ouvre son champ et l'enclôt; elle assure la discipline du besoin au sens où Aristote, de façon très platonicienne, dit qu'il faut philosopher avec les passions, à savoir ne pas prétendre les extirper, mais les régler tout en les conservant. Et comment en effet extirper tout besoin? - mais comment l'abandonner à lui-même, à son excitabilité infinie, son indéfini pouvoir de prolifération, l'inextinguible appétit d'avoir plus.» Gilbert Romeyer-Dherbey, «Le besoin et la détermination», Critère, no 2, 1970.




[i]              Rabindranath Tagore, Lucioles, Feuilles de l'Inde

[ii]             Michel Serres, Le tiers instruit